Le temps pour la nostalgie
Le temps pour la
nostalgie
Nous avons tant voyagé et qu’en avons-nous gardé ?
Depuis 20 ans, nous courons le monde, d’expatriation en expatriation. Il faut
repartir tous les trois ans.
La première année est marquée par la stupeur de la découverte. Apprendre ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Apprendre les rudiments de la langue pour être capable de demander où se trouvent les magasins d’alimentation. Je me souviens qu’à Rome, nous avons dû attendre la rentrée du lycée Chateaubriand et la rencontre avec les français de l’école pour dénicher le supermarché du quartier. Rome est pudique, elle cache ses enseignes, parfois en sous-sol.
Où acheter les choses est différent dans chaque pays et chaque pays a ses évidences. Internet, les forfaits téléphones, l'électricité. A Zagreb, j’avais fini par trouver où acheter des cartouches d’encre pour l’imprimante, lieu qui me semblait totalement incongru, à tel point que je ne l’ai pas retenu (peut-être avec le tabac), j’en avais fait la remarque -innocente- à un vendeur qui avait levé les yeux au ciel et haussé les épaules l’air de dire « n’importe quoi ces étrangers…. ».
Je me suis perdue en voiture dans la banlieue de Zagreb à
chercher le lycée où je devais enseigner, sans GPS, avec des panneaux « Zapad » sur les
échangeurs qui signifie « Ouest » mais je ne le savais pas à l'époque. J’ai
arrêté ma Picasso (voiture qui avait la valeur d’une Rolls dans le lieu et
l’époque) et j’ai tapé sur le volant, d’impuissance. Pauvre étrangère riche.
Au bout de quelques mois, nous sommes installés, nous avons
vite déballé les cartons, sauf les 3 ou 4 résiduels, qui, on ne sait pas
pourquoi ne seront jamais ouverts et traîneront là, l’air de dire « Souviens-toi
que tu dois repartir ».
Nous avons le téléphone, internet, l’électricité
(intermittents à Addis Abeba) et nous commençons à avoir des amis. A
l’étranger, les amitiés vont très vite. Une discussion à la sortie de l’école,
on échange les numéros, on se voit, on est avides car très seuls en arrivant.
Les plus anciens, c’est-à-dire ceux de la rentrée d’avant, nous reçoivent, nous
font rencontrer les autres.
Ce sont des moments très excitants que ceux de la
découverte de personnes nouvelles, on se réinvente une vie, on échange des
regards neufs. J’adore quand ces nouveaux amis expatriés nous racontent leur
précédentes aventures, africaines, asiatiques, américaines.
La rencontre avec les autochtones est parfois plus longue.
Il faut apprendre la langue et cela peut prendre du temps. Et puis ils nous
voient comme des météorites qui passeront dans leur vie. Ils ont peur
d’investir des amitiés fugaces. Ils n’ont pas la culture de l’expatrié qui se
lie vite et entretient ses amitiés sur les réseaux, l’été en vacances ou grâce
à Paris, où tout le monde passe tôt ou tard. Ils sont ancrés. Nous dérivons.
Nous partageons des expériences proprement incroyables. Ce que nous avons
vécu à Addis Abeba est incommunicable. Des soirées au lac Tana avec les
hippopotames, au lac Chamo avec les crocodiles, les visites aux orphelinats à Addis, des visites
dans des hôpitaux improbables autour du petit Henri. Nous avons dans nos
salons les peintures de Tewodros, les chaises noires à un accoudoir, les bancs
en peau de chèvre…. Nous avons en mémoire les toukouls, les églises perchées du Tigré, les
matins frais d’Addis, où le soleil en
biais traverse les écharpes de coton fin, d’un blanc immaculé, dont tous les croyants se revêtent pour aller
aux messes orthodoxes. Nous avons en
mémoire le chemin à pied pour aller au travail à Rome, depuis Prati jusqu’au
Ghetto en passant par cette magnifique fontaine aux tortues où le ventre se
serre devant tant de beauté, où on se sent privilégié. Nous gardons notre petit album intime.
En multipliant les voyages, nous multiplions les amitiés,
quand nous nous retrouvons, nous sommes comme des anciens combattants à
échanger nos souvenirs communs. Mais tout cela commence à s’embrouiller.
Parfois, je ne me souviens plus si Laurence a connu Caroline, si Véronique
connaît Kristina, si Beatrice (connue à Milan) connaît Nicolas (connu à Addis)
qui tous les deux sont à Prague… Sylvie, Agnès, Mélanie, Jérôme, Eric, Chiara, Alberto,
Hugues, Rome, Milan, Addis ? Pour arranger le tout, il y a Dominique et Catherine,
connues à Rome et retrouvées à Addis… Enfin, il y a Isabelle, Rémi, Javier et -il y a 3
jours- Marion , qui ont quitté l'ici-bas bien trop tôt. Vaste tissu d'êtres chers qui composent une géographie mouvante.
La troisième année ne dure que 6 mois. Nous préparons le
prochain poste, nous commandons le déménagement, nous faisons du tri. Il faut
organiser la fête de départ, que je ne supporte plus. C’est douloureux de tout
quitter. Je suis une plante qui a besoin de faire des racines. Une fois passé
un été en France, re-déménager, déballer, découvrir la nouvelle maison, reconclure
un abonnement de téléphone, fixe et mobile, internet etc.
Nous n’avons jamais eu le temps de faire les deuils de ces ruptures. Jusqu’à
aujourd’hui où, à la faveur du confinement, montent un lot de souvenirs, une envie de revoir
certains lieux, de sentir des odeurs d’eucalyptus, une peine d’avoir laissé des
amis, un regret, de n’avoir pas assez écrit. Nous sommes faits aussi de cette étoffe dont est faite la nostalgie.
Tes textes, instructifs et agréables à lire, sont comme des miroirs.
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