L'épuisement des mères de famille


L’épuisement des mères de famille

La pause actuelle me fait comprendre à quel point ma vie,  comme celle de beaucoup de mères de famille, est une course folle, à laquelle ce confinement vient brusquement mettre un frein, nous projetant contre le mur de folie hystérique de la vie des femmes et des injonctions  sociales qui leur sont infligées.

Sachant que je fais partie des privilégiés, que j’ai une grande maison et deux enfants sur trois qui sont autonomes, sachant que je ne suis ni mère célibataire, ni survivante payée au  SMIC, ni travaillant avec des horaires décalés, situations parfois cumulées qui augmentent singulièrement l’épuisement des mères de famille.

Ma journée ordinaire est prise entre les grosses griffes de deux impératifs horaires : l’entrée et la sortie des classes. Certes mon compagnon est censé faire la conduite du matin mais dans les faits, il voyage énormément pour son travail donc c’est une tache qui m’échoit souvent. Permettre à son compagnon d’avoir une vie professionnelle épanouie.

Tous les parents le savent, c’est une course de préparer son enfant afin qu’il soit devant les grilles de l’école à 8h20, propre et coiffé, ayant pris un petit déjeuner équilibré, le cartable prêt et les devoirs faits. Etre une mère nourricière et aidante. Ensuite je rentre à la maison et dispose d’une demi-heure pour fignoler les derniers détails de mes cours, préparer mon sac à dos de 10 kg et me  maquiller – les parents de l’école n’ont droit qu’à ma face délavée. Soigner son apparence.

Ensuite j’enfourche mon vélo pour me rendre à l’université soient 6 km dont quelques belles côtes. Etre éco-responsable + Etre mince et musclée. Alors que je ne suis pas du tout sportive et je tairai pudiquement la question minceur. Je file à mon bureau poser des affaires et faire des photocopies de dernière minute – car je crache mes cours en flux tendu- et je passe aux toilettes me rafraîchir : face au froid du matin, mes yeux ont pleuré le trait de crayon, dessinant un sillon gris-noir le long de mes joues, je suis en sueur et mes cheveux fins et secs après l’usage du casque de vélo se dressent comme dans une expérience du Palais de la Découverte. Vivre prudemment -Rester féminine.

Je donne mes cours et j’ai la chance d’avoir un métier où je ne pense à rien d’autre pendant les 120 minutes de chaque cours. Je suis toute au déroulement de mon cours et à mes étudiants. Etre professionnelle. J’ai une heure pour manger mais mes étudiants m’ont retenue un quart d’heure pour parler de tout et de rien. J’aime ces moments mais je pense à quand même à mon sandwich et aux photocopies de l’après-midi à faire. Je réfléchis en même temps au dîner de ce soir et je me remémore l’heure de sortie de ma fille. Je cours acheter mon sandwich – pourvu qu’il n’y ait pas la queue - et je le mange en courant vers mon bureau. L’Université de Paris, ex-Paris Diderot ou Paris 7 est située  à côté de la bibliothèque François Mitterand. Elle  est divisée en plusieurs bâtiments aux noms charmants  répartis dans le quartier : Olympe de Gouges, dit « Gouges », un bâtiment neuf et moderne où les 6 profs de FLE que nous sommes, avons notre bureau commun, les Grands Moulins dit « Moulins » et la Halle aux farines dit « Farine »  qui sont d’authentiques bâtiments industriels reconvertis. Signe des temps, on est passé de l'agriculture à la culture. Je me déplace en vélo entre les bâtiments. Etre ponctuelle. L’estomac lourd d’un sandwich ou d’une salade avalée trop vite, je fais mes photocopies, chevauche mon vélo et enchaîne 2 ou 4 autres heures de cours.

Vers 17h30, claquée, je remonte sur mon vélo pour rentrer vers ma proche banlieue et être à l’heure devant l’école. Dans la côte qui remonte de la Porte d'Ivry à la Porte d’Italie, je maudis mes kilos en trop et ma totale absence de qualités sportives. Je me lance le défi de ne pas m’arrêter au milieu de la côte, ce que je ne réussis jamais. Rester digne dans l’effort.

 Je suis devant la grille pile à 18  h. Ma fille de 7 ans a de lourdes journées d’école : de 8 h30 à 18 h. Se culpabiliser. Heureusement qu’elle se sent bien son école et que nous lui préparons des goûters extraordinaires à base de produits industriels gras et sucrés qu’elle aime exhiber et partager avec ses camarades. Nourrir sainement sa famille. J’ai un éclair de joie de la retrouver, joie partagée dans l’amour qui brille dans ses yeux. Je me sens lavée de tout ce stress. Mais passé ce moment de véritable bonheur, elle commence à râler. Elle aussi est  fatiguée et stressée et je me demande comment je vais assumer le coup de feu de 18h-20 h. Rester calme et patiente.

Je dois m’organiser en temps masqué : faire les devoirs avec ma fille, préparer les cours du lendemain et faire à manger. Etre organisée. Le dîner est lancé pendant que je sors les devoirs. Je mets ma fille en autonomie pendant que j’ai deux heures pour repenser mes cours du lendemain (préparés le samedi, le dimanche et le mercredi). Bien sûr tout échoue, le dîner brûle, ma fille refuse de travailler seule alors je l’aide puis la mets dans le bain avec ses canards pour grappiller quelques minutes de tranquillité à mon bureau. A 20 h, ma fille est propre et a fait ses devoirs, il y a quelque chose de…disons quelque chose à manger. Etre une fine cuisinière.

Mon compagnon arrive  vers 20h30-21h, fatigué. Nous avons déjà mangé. Je lui reproche son arrivée tardive. Ne pas être une virago. Il doit coucher sa fille chérie qui l’idolâtre et nourrit le projet de se marier avec lui. Avoir le mauvais rôle.

Je lance les lessives et nettoie la caisse du chat. Les tableaux de partage de corvées affichés sur le frigo semblent avoir été écrits à l’encre invisible et je me reproche d’avoir de toute façon laissé un vide juridique sur la litière du chat. J’oublie souvent d’étendre les lessives. Etre une bonne ménagère.

Je n’ai encore une fois  pas eu le temps de passer à la pharmacie pour acheter de l’acide ialuronique, produit que je ne sais ni écrire ni prononcer, en lequel je ne crois pas mais que je m’applique pourtant sur la face le soir quand j’y pense. Ne pas vieillir.  

Je ne peux plus rien faire que de m’affaler dans le canapé. Je m’endors tôt d’un sommeil lourd et compact.

Le weekend, je fais le travail de fond sur mes cours et  vais souvent voir ma mère. Car nous sommes la génération charnière entre nos enfants et nos parents. Se donner aux autres. Je vois peu mes amies qui sont aussi occupées que moi. J’ai cessé toute activité collective et solidaire. Et je me demande quand j’aurai le temps de faire ce qui m’importe le plus : lire, écrire et chanter ?

Je me demande bien ce qu’Olympe de Gouges penserait de tout cela. 

Commentaires

  1. J'adore ! C'est beau et touchant.
    Courage ! Rien jamais n'est perdu. Oublier le mot "culpabiliser". A l'impossible, comme dirait une de mes collègues, nul-le n'est tenu-e.

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  2. Hello Delphine, tu as une belle plume. C est en effet une description sans fard de notre realité quotidienne, epuisante et qui nous empeche d'avoir une minute à soi. Le confinement changera t il qq chose ? nous reveillera t il pour nous donner de nouvelles habitudes?
    Ceci dit, je me demande si cette boulimie d'activités n est pas dans notre constitution par nature...je m explique sur l'exemple des taches menageres : je n ai jamais voulu prendre de femme de menage pretextant mille excuses alors que cela pourrait me rendre ce temps si precieux. Mais je suis foncierement attachee à avoir le controle sur tout....(la maison, la logistique, les enfants...) et je crois que cela m oterait ce controle, et je serai quelque peu deboussolée....
    Dur dur... Bises confinées, Valerie, la voisine de la rue chaptal

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  3. un beau texte sur un jour ordinaire d'une super nana.

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