Enseigner dans un collège difficile n'est pas un long fleuve tranquille
Enseigner dans un collège difficile n'est pas un long fleuve tranquille, j'en ai fait l'expérience pendant une année scolaire en banlieue parisienne.
Cette expérience a entamé ma vocation d'enseignante et ma confiance en mes compétences.
Revenons au contexte dans lequel j'ai abordé cette expérience.
J'avais passé trois ans sans travailler à l'étranger, pour m'occuper de ma fille et préparer l'agrégation de lettres modernes pendant qu'elle était à la crèche. Mon esprit voguait dans les hautes sphères de la pensée critique en littérature, je débusquais des tensions dans les Pensées de Pascal, je cherchais des problématiques dans les poèmes de Ronsard, je m'évadais avec l'empereur Hadrien dans des spéculations stoïciennes sur la gouvernance et la beauté.
Remplir le dossier de mouvement sur I prof pour revenir dans le système me ramena dans une autre réalité. Je défie quiconque de s'y retrouver dans la stratégie des demandes de mutation. Pas moins de 23 pages de conseil sont fournies par le ministère. Penchés à deux avec mon compagnon, transpirant sur ces pages de prose administrative, nous avons tiré la conclusion suivante : j'allais prendre le train pour assister à la réunion sur les mutations proposée par mon syndicat.
La réunion dura 3h30, j'en sortis aussi perplexe que possible. Je le remplis donc au mieux et pour faire court, je perdis mon académie d'origine, Paris, et mon niveau de prédilection, le lycée, pour échouer dans un collège difficile de banlieue.
La pré-rentrée dans ce nouvel établissement fut surréaliste. Le proviseur avait embauché une équipe de musiciens brésiliens qui allaient nous faire jouer les cariocas, afin de créer la cohésion d'équipe, leçons mal digérées des méthodes de communication interne du privé. Je vis par leurs regards ironiques, l'estime en laquelle les collègues tenaient le principal mais tous, nous jouâmes le jeu. S'en suivirent des "ateliers " (il faut comprendre réunions), où nous étions réunis par thèmes. Je suis dans l'atelier "arrivants", nous sommes une vingtaine, le turn-over est important, un tiers renouvelé chaque année et j'allais vite comprendre pourquoi. Le chef d'établissement allait nous affranchir. On nous dit que c'était un public difficile "mais moins dur que d'autres", qu'il fallait imposer son autorité dès le début et que la porte de la direction serait toujours ouverte.
Je commençais à être assez inquiète mais après tout, l'établissement n'était pas classé REP (Réseau d’Éducation Prioritaire) donc on y arriverait. Le premier jour, que dis-je, la première heure allait m'ôter toute illusion. J'accueillis une classe de 4e. Ils allaient refuser de s'assoir, refuser de remplir les fiches de renseignement, s'envoyer des sacs à travers la classe et un d'entre allait sortir en criant "fait chier vot' cours j'me casse !" Moi de lui courir après dans le couloir, perdant dès le début toute crédibilité. J'ai un souvenir traumatisant de les avoir ensuite accompagnés au foyer pour la photo de classe, hurlements dans le couloir, jets de sacs, bagarres malgré mes cris et gesticulations. J'étais en état de choc. Mon style bobo parisienne - pourtant je ne l'étais que depuis une semaine - leur avait déplu, j'étais nouvelle, ils allaient me le faire payer cher.
Le collège accueillait un "internat de la réussite", merveilleuse formule de communicant, et je repérais rapidement les membres de cet internat dans les classes : gamins déglingués, paumés, en rupture familiale ou placés là pour échapper à la délinquance de leur banlieue, enfants au ban, aux pères absents, aux mères converties, aux mères débordées, aux parents séparés, ou malades.
Certains étaient malheureux, ils me faisaient de la peine, leurs grands yeux étaient plein de détresse, qui avaient vu des choses que les enfants ne doivent pas voir, leurs corps comme ramollis, leur cerveau au ralenti de trop de soucis.
Certains étaient détestables, petits fachos en herbe, qui pourrissaient l'ambiance de toute une classe par leur seule présence toxique.
Certains étaient pervers et se masturbaient en classe ou harcelaient les plus vulnérables.
La masse suivait le courant principal.
Et il y avait aussi les gosses qui voulaient apprendre, avoir de bonnes notes, réussir leurs études. Des gosses éduqués, courageux. Ceux-là aussi étaient à plaindre. Il fallait faire profil bas quand on recevait une bonne note, et ne surtout pas la ramener en levant le doigt pour répondre.
Certains matins, il y avait de l’électricité dans l'air. On interrogeait : un meurtre avait eu lieu dans la cité ou une camarade s'était défenestrée. Désastre.
Chez les parents, il y avait ceux qui se traitaient de "connard" dans le couloir de la réunion parent/prof puis les autres qui suivaient de près le travail de leur gosse, ceux qui m'expliquaient que dans la cité, ils avaient appris à leur fille à marcher les yeux au sol et de ne pas répondre pour ne pas risquer les ennuis, et puis tous ceux qu'on ne voyait pas et qu'on ne verrait jamais.
J'aimais travailler avec ma classe de 6e, des élèves trop jeunes et tendres pour entrer dans le moule d'invectives et d'insultes qui constituait le socle de la communication dans le collège. J'étais leur prof principale et ils m'aimaient comme une maman - personnage sacré dans les banlieues-.
J'avais beaucoup de mal avec les 4e, âgés de 12 à 14 ans soit l'âge le plus dur dans un milieu déjà dur. Les cours n'étaient pas des cours mais un rapport de force, toujours en ma défaveur contre les 4 ou 5 agitateurs de la classe et la masse passive ou suiveuse. Je criai beaucoup, confondant colère et autorité. Je préparais des cours qui ne fonctionnaient presque jamais. Seul succès : la grammaire. Sur les conseils de mon frère, je préparai des leçons préimprimées, avec des trous comme au primaire, afin de les guider intégralement vers les conclusions voulues. En littérature, je tentais toute l'année des approches nouvelles, instabilité qui les déroutait. Dans ces milieux, pas d'hésitation, par d'expérimentation, de l'autorité et de la guidance au millimètre.
Je me levais avec des semelles de plomb le matin et je vomissais bien des fois avant de partir. Arrivée dans la rue du collège, je luttais contre la force invisible qui me soufflait de repartir en courant.
Un jour, en janvier, épuisée, j'ai craqué et commencé à pleurer en cours. Je déguisai en toux les sanglots qui montaient inexorablement. Ils me regardaient et j'entendis "ça y est, elle chiale". Je décidai alors de jouer mon va-tout. Je laissai couler mes larmes, j'adoptai une posture délibérément théâtrale et lançai " ça y est, vous êtes contents ! Vous vouliez me faire pleurer ? Et bien voilà, c'est fait !" " Non, Madame ! ". Pour la première fois, j'avais toute leur attention, grave et silencieuse. J'en profitai : "C'est facile, vous êtes 25 et je suis seule. C'est facile d'être le plus fort ! " Je resservai :"A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire !" du Cid que nous venions d'étudier cet épisode m'accorda un court répit puis ça reprit de plus belle.
Je me faisais consoler dans la salle des profs par les plus aguerris. Ils me donnaient des conseils pratiques, sans garantie. Ils savaient. Dans ce genre de bahut, il faut se créer sa propre méthode, cela prend du temps. Choisir ses textes. Le Cid, avec son sens de l'honneur, son respect de la famille, les avait touchés, Cyrano avec son panache aussi.
Deux collègues arrivés en même temps que moi ont été aspirés par la dépression. Ils ne sont plus revenus.
La porte du principal n'était pas vraiment ouverte, il avait des horaires très lâches. En revanche, son jeune adjoint m'a soutenue, conseillée. Nous avons divisé les classes difficiles en groupes, il a mobilisé des assistants pédagogiques pour fractionner les classes et j'ai commencé, sur ses conseils, à sévir parfois. Il fallait fonctionner.
Je convoquai une gamine odieuse en conseil de discipline. Sa mère arriva en réunion, et se mit à déblatérer contre moi avec une grande violence, ce que le principal cautionna par son silence devant les collègues abasourdis. On était typiquement dans le "Pas de vagues" dénoncé par de nombreux collègues en France. Si un principal n'incarne pas l'autorité, tout s'effondre et nous avions un spécimen particulièrement lâche et désinvesti. Je laissai tomber alors les sanctions et il arriva qu'un ado cagoulé défonce ma porte pendant un cours, qu'un autre me lance des propos salaces, qu'une collègue se fasse traiter de "grosse pute" sans que nous puissions être relayés. Un prof de musique a été assommé par un élève et a perdu connaissance. Nous avons voulu lancer une protestation mais on ne pouvait pas : le collègue avait attrapé l'élève au collet avant que celui-ci ne lui balance la porte sur la tête, il était donc en tort.
Je serrai les dents pour tenir jusqu'à l'été. Mais pas plus. Si je n'obtenais pas une mutation, je démissionnais. Entre temps, je vis le principal quitter un conseil de classe pour suivre le mondial de foot - il avait plus que tout le sens de la fête - , il était soupçonné de sous-louer son appartement de fonction - une grande générosité - et de manger gratuitement à la cantine - l'esprit pratique -.
Je tenais bon malgré le sentiment de n'être pas à la hauteur. J'admirais les collègues qui réussissaient à faire du bon travail, façon "Les héritiers". Ceux qui réussissaient à ne plus penser au boulot dès la porte franchie, ceux qui se sentaient missionnés, ceux qui montaient des projets, les profs de sport qui s'y collaient le mercredi et pendant les vacances, ceux qui s'en foutaient, celle qui pleurait parce qu'enceinte, et demandant à des élèves de ne pas la bousculer dans le couloir, elle avait entendu "il peut bien crever ton gosse"....mais qui repartait de plus belle, pleine d'amour pour ces gosses "attachiants" selon son expression. Ce sont des héros.
Pendant les récréations, il y avait toujours de friandises, on grignotait et on riait.
A la fin de l'année, j'ai obtenu ma mutation. Certains élèves m'ont demandé si je serais là l'année suivante, j'ai dit que non. Le terrible R. a fait le V de la victoire suivi d'un grand dab. Il s'attribuait la toute-puissance de chasser les profs à sa guise. D'autres sont venus me voir à la fin du cours en disant qu'ils me regretteraient. J'aurais aimé qu'ils me montrent leur attachement un peu plus tôt. Ils ont répondu qu'ils se vengeraient de mon départ, vécu comme une trahison, sur mon successeur. Et voilà que ça recommencerait. Dans ces tribus, il faut compter un an de bizutage, un an d'observation et enfin la troisième année, on est la "taulière".
Le fait que cet établissement ne soit pas classé REP alors qu'il mérite un REP + (autre merveilleuse formule de communicant) est scandaleux. J'ai entendu plusieurs théories à ce propos, soit que le maire de la ville refuse pour ne pas ternir l'image de sa ville, soit qu'il y ait des quotas par académie... Les inspectrices de lettres, devant nos plaintes, étaient dans le déni "Non, ce n’est pas un établissement difficile puisqu'il n'est pas classé REP..." confondant la cause et la conséquence. L'institution essayait de nous rendre fous.
Je garde de cette année, un sentiment d'échec, d'inaccompli.
Ce que j'ai détesté : la violence en lieu et place de la parole, le profil bas des élèves sages, l'omerta. Ce que j'ai aimé : l'affectivité, l'intelligence, la vivacité, le sens de la punch line rarement mises au service du scolaire. Je garde le souvenir de quelques gosses merveilleux, luttant silencieusement pour garder un peu de concentration et de dignité dans ce climat de violence, d'autres, grandes gueules mais grand cœur tachant de réguler le chaos. Certains avaient baissé les bras, se sentant exclus de la capitale et du monde des « Français » parce qu'ils avaient des "origines". Je me battais toute l'année contre ce défaitisme. Je n'ose pas imaginer les résultats de ce confinement sur leur parcours scolaire.
Or, il y un potentiel incroyable dans ces cités. Ce qui faudrait, selon moi, pour faire du bon travail : des classes à 15 maximum, des classes de niveau pour le français et les mathématiques afin de ne pas perdre en route les plus faibles, un psychologue scolaire à temps plein. Une direction à la hauteur qui soutienne ses équipes serait aussi un bon début.
Je garde le souvenir émouvant de ce 4e, celui de "fait chier vot' cours j'me casse !", un des plus terribles mais qui respirait l'intelligence. Je le gardais un jour après la sonnerie et nous eûmes un moment de vérité. J'avais abandonné l'idée de le sermonner, je lui dis quelque chose du genre : " Tu as une stratégie d'échec. Tu vas dans le mur alors que tu peux réussir, tu peux choisir ta vie. Tout est possible, à condition que tu le veuilles". Il avait déjà préparé son sourire narquois et arrogant mais il s'est arrêté comme attentif à mon discours. Il a dit "Quand je pense à ce qu'on vous a fait subir !". J'ai répondu : "L'important, c'est toi, ta vie, il faut la conduire du bon côté, tu en es capable". Il n'a rien dit. Il a quitté le collège. Je ne sais pas s'il est tombé du coté obscur ou s'il a réussi à quitter la dérive dans laquelle il s'était engagé.
J'aimerais beaucoup le recroiser, adulte, et reparler de cette année de 4e.
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